traduction : Silas Teixeira
Le 25 janvier marque le 39ème anniversaire de la disparition de notre plus grand maître et leader. Et, hélas, alors que nous commémorons cet anniversaire, nous devons constater que son œuvre principale, la Ligue Internationale des travailleurs – Quatrième Internationale (LIT-QI), s’est effondrée après une longue crise.
La cause de cet effondrement réside dans les agissements bureaucratiques de la fraction majoritaire, menée par la direction du PSTU au Brésil.
Cette direction a agi selon des méthodes étrangères au léninisme et au trotskisme, aux principes mêmes de Moreno, recourant à des campagnes de diffamation, des sanctions et une persécution politique contre une minorité qui remettait en question une tendance croissante au réformisme, et plus généralement contre quiconque exprimait des opinions politiques différentes. Le premier jour du XVIème Congrès mondial, ces événements culminèrent avec l’exclusion de quatre dirigeants chargés de présenter les positions de la minorité organisée au sein de la Fraction pour la défense et la Reconstruction de la LIT : Alicia Sagra, Bernardo Cerdeira, María Rivera et Martín Hernández. Parallèlement à ces exclusions, les partis reçurent l’ordre d’appliquer les mêmes mesures.
Réfutant ces exclusions et considérant qu’elles entraînaient pour la LIT-CI l’abandon du centralisme démocratique et, de ce fait, une rupture avec sa nature première, le PST du Pérou et le secteur minoritaire organisé en Tendance, incluant le PT du Costa Rica, quittèrent la LIT-QI. Les secteurs se considérant exclus adoptèrent la même position : plus de 100 militants du PSTU du Brésil, du MIT du Chili, du GOI d’Argentine, du Courant Ouvrier des États-Unis et une fraction du PT du Paraguay.
Mais l’hémorragie au sein de la LIT ne s’est pas arrêtée là, et elle ne s’est pas limitée aux seuls opposants à la fraction majoritaire. Récemment, une scission est apparue au sein même de la majorité. Le Courant Rouge de l’État espagnol vient de subir une rupture menée par ses cadres historiques. Malheureusement, ces cadres rompent non seulement avec la LIT-QI, mais aussi avec le morénisme, rejoignant le projet du courant Révolution Permanent (anciennement la Fraction Trotskiste) de Reconstruction de la Quatrième Internationale et adoptant ses positions sur la « révolution démocratique », qui découlent d’une falsification de la pensée de Moreno.
Cette dernière rupture confirme ce que nous avions affirmé dans le Manifeste fondateur du CIR : d’autres séparations et ruptures étaient à prévoir. Et, puisque ceux qui rompent avec le Courrant Rouge accusent la majorité de la direction de ne pas avoir profondément révisé les idées de Moreno, ils confirment que l’abandon du centralisme démocratique et l’exclusion des critiques visaient à réviser notre programme historique afin de mettre en œuvre leur approche du réformisme. Il n’est donc pas fortuit, leur approche au courant Révolution Permanent, puisque son principal parti, le PTS argentin, se concentre depuis plusieurs années sur l’activité électorale et parlementaire.
Au sein du CIR, nous appelons à la reconstruction de la LIT de Moreno, et cette reconstruction passe notamment par la défense de son héritage face à cette nouvelle attaque diffamatoire. Cette défense ne relève pas d’une discussion théorique abstraite. Nier l’existence de la révolution démocratique a des conséquences politiques pour situations concrètes dans la lutte des classes, que portent à la politique du « ni l’un ni l’autre » du PTS. Reconnaître les processus de révolution démocratique, comme celui qui se déroule actuellement en Iran, implique la participation des révolutionnaires, la prise en charge de l’objectif à atteindre – la chute de la dictature des ayatollahs – et la proposition de tâches socialistes : armer le prolétariat, établir un corps de pouvoir ouvrier et un gouvernement ouvrier et populaire. Car pour Moreno, comme pour nous, la révolution démocratique fait partie intégrante de la révolution socialiste.
Dans cette optique, nous jugeons utile de reproduire l’article publié à l’occasion du 38e anniversaire du décès de notre maître.
Nahuel Moreno et la Révolution démocratique
Par Alicia Sagra
Le 25 janvier marque le 38ème anniversaire de la mort de Nahuel Moreno. Dans un texte commémorant le 30éme anniversaire de sa disparition, Ricardo Napurí déclarait : « Le fait que des milliers d’activistes et de militants s’identifient encore au «morénisme» témoigne de sa vitalité politique. » Nous ajoutons toujours qu’une autre preuve indiscutable de la force et de la pertinence de la pensée politique de Moreno est que, plus de 30 ans après sa mort, il continue d’être la cible d’attaques diffamatoires de la part de diverses organisations, notamment le PO et le PTS d’Argentine.
Nous nous identifions comme morénistes ; nous le considérons comme le plus grand bâtisseur de partis trotskistes au sein de la classe ouvrière ; nous pensons qu’il a le mieux répondu aux défis apparus après la Seconde Guerre mondiale. Cependant, nous sommes loin de le déifier, et nous ne pensons pas non plus qu’il n’a pas commis des erreurs. Ce ne serait pas « moréniste ». Moreno n’a jamais cessé d’insister sur le fait que l’histoire de notre époque est aussi celle de nos erreurs, expliquant que tous les révolutionnaires ont commis des erreurs à un moment ou un autre, mais que la différence résidait dans le fait que Lénine et Trotsky s’étaient trompés trois fois sur dix, et que, dans son cas, ce rapport était inversé.
Il ne s’agissait pas de vaines paroles ; lorsqu’il constatait une erreur, il la reconnaissait et la corrigeait publiquement. Ainsi, en 1973, il a examiné et corrigé sa position sur la Palestine ; toujours dans les années 1970, il a revu ses attentes envers les dirigeants cubains ; dans les années 1980, il a corrigé les définitions de la dictature du prolétariat.
Cette attitude de Moreno – ne pas être aveuglé par ses propres idées, reconnaître et corriger ses erreurs – est un élément central de sa grandeur et le distingue de la plupart des dirigeants trotskistes de son temps, et même de ceux d’aujourd’hui, car rares sont ceux qui admettent s’être trompés.
Nous souhaitons appliquer la même méthode, c’est pourquoi nous ne nous rangeons pas parmi ces « morénistes » qui considèrent comme une hérésie toute remise en question de la définition politique ou théorique de notre mentor. Au contraire, dans notre travail constant de mise à jour programmatique, nous analysons les développements de notre courant avec le même esprit critique qui nous a été inculqué.
Mais les attaques contre Moreno et le « morénisme » émanant des organisations que nous avons mentionnées ne visent ni ses erreurs ni ses éventuelles faiblesses. Il ne s’agit pas non plus de respectueux débats théoriques-politiques. Dans la plupart des cas, ce sont des attaques mensongères, dénuées de tout fondement, comme ce fut le cas lorsque le PO l’accusa d’avoir capitulé face au coup d’État militaire de 1955 en Argentine, alors que les unes de nos journaux de l’époque insistaient sur l’appel aux armes pour contrer le putsch. Ou encore le cas du PTS qui nous accusait de défendre nos locaux avec des siphons à soda face à l’avancée des bandes fascistes argentines en 1975, alors que leurs dirigeants savaient très bien que nos locaux, transformés en forteresses, bénéficiaient d’une défense armée permanente, dirigée par les dirigeants du parti.
Un prétendu débat théorique fondé sur la falsification
Outre ces attaques diffamatoires, facilement réfutables, le PTS entretient depuis longtemps un prétendu débat théorique visant à discréditer les positions de Moreno. Ce débat porte sur la question de la « révolution démocratique ».
Le PTS accuse Moreno d’être un partisan de la « révolution par étapes » (ils disent maintenant « semi-étape») car, selon eux, il ne défendrait pas une révolution permanente, mais une révolution par étapes : d’abord la révolution démocratique, puis la révolution socialiste – autrement dit, la vieille approche stalinienne.
Où est le mensonge ? Dans le fait que Moreno ne défend pas la « révolution démocratique ». Il ne s’agit pas d’une proposition politique, mais d’une analyse et d’une caractérisation de la réalité.
Voyons ce que dit Moreno :
« Les révolutions démocratiques qui ont caractérisé le siècle dernier ou le début de ce siècle ont été qualifiées de révolutions démocratiques bourgeoises par le marxisme. » Ces révolutions ont renversé le régime féodal ou monarchique féodal pour instaurer un système démocratique propice au développement capitaliste ; le pouvoir est passé aux mains de secteurs de la bourgeoisie ou de la petite bourgeoisie. Il ne s’agissait pas seulement d’une révolution politique inaugurant un nouveau régime, mais aussi d’une révolution sociale qui a arraché le pouvoir aux monarchies féodales pour le remettre à la bourgeoisie.
Ce contexte historique des révolutions démocratiques bourgeoises a radicalement changé depuis le triomphe du fascisme en Italie. Dès lors, des régimes totalitaires, antidémocratiques et ouvertement contre-révolutionnaires ont émergé, employant les méthodes de la guerre civile contre le mouvement ouvrier, ses partis et ses syndicats.
Ces régimes ne sont pas une expression du féodalisme, mais de la forme la plus aboutie du capitalisme : celui des monopoles. La lutte du mouvement ouvrier acquiert une profonde signification démocratique, semblable à celle des révolutions démocratiques anti-féodales du siècle dernier, mais avec un contenu tout autre : une lutte contre la contre-révolution bourgeoise, et non féodale.
Dès le début de 1930, Trotsky soulignait que les slogans démocratiques, du fait de la montée et du triomphe du fascisme, acquéraient une ampleur nouvelle, une importance capitale. Nous irions plus loin : la montée du fascisme et des régimes contre-révolutionnaires rendait nécessaire une véritable révolution démocratique du prolétariat, menée avec le peuple. Cette révolution démocratique, dont l’objectif est de renverser le régime contre-révolutionnaire bourgeois, devient ainsi la tâche de la classe ouvrière et des travailleurs, même si, une fois le régime contre-révolutionnaire vaincu, ce sont les partis bourgeois, petits-bourgeois ou réformistes qui s’emparent du pouvoir. C’est précisément pour cette raison qu’il s’agit d’une révolution politique.
(…) Avant la chute de la dictature militaire, la lutte immédiate contre elle imprégnait tout. Pourtant, après sa chute, le combat de la classe ouvrière et du peuple s’est concentré sur les fléaux du régime capitaliste et semi-colonial, et non plus seulement sur ses manifestations contre-révolutionnaires.
(…) Au stade de la révolution démocratique, notre slogan fondamental – sans pour autant renoncer à tous les slogans de transition démocratique – est négatif : À bas le tsar, le roi, l’empereur, Somoza, Batista, les dictatures militaires du Pérou, de Bolivie ou d’Argentine ! Nous voulons la chute, l’éclatement et le renversement du régime contre-révolutionnaire. Mais dès le triomphe de la révolution démocratique, les slogans de pouvoir deviennent positifs. Sans abandonner les slogans négatifs, tels que « À bas le régime capitaliste ! », la priorité est désormais de lancer des slogans comme « Dictature du Prolétariat ! » ou ses expressions concrètes comme « Pouvoir aux Soviets, aux Comités Ouvriers, à la COB (Centrale Ouvrière Bolivienne) !» ou encore « Pour un Gouvernement Ouvrier et Populaire qui rompe avec la bourgeoisie ! », également dans son expression concrète – c’est-à-dire en précisant que a les partis ayant une influence de masse nous exigeons qu’ils rompent avec la bourgeoisie.
(…) Les expériences des triomphes révolutionnaires de cette période d’après-guerre ont plus que jamais confirmé la théorie de la révolution permanente, tout en la complétant et en l’enrichissant. Parmi les innovations théoriques qui enrichissent notre conception, deux ont été confirmées par la révolution argentine.
Les thèses sur la révolution permanente insistaient sur le fait que les révolutions qui se combinaient étaient la révolution bourgeoise-démocratique anti-féodale et la révolution socialiste nationale et internationale. L’émergence d’un nouveau type de régime contre-révolutionnaire à caractère bourgeois, comme les régimes fascistes ou semi-fascistes, et le déclin du féodalisme dans les pays en développement, ont conduit à l’émergence d’un nouveau type de révolution démocratique : anticapitaliste et anti-impérialiste, et non anti-féodale. Il s’agit d’une révolution contre un régime politique socialement intégré au système capitaliste, et non d’une révolution qui s’oppose à un autre système féodal précapitaliste.
Nous croyons plus que jamais à la révolution permanente, à la combinaison de cette nouvelle révolution démocratique et de la révolution socialiste.
Il y a plus encore. Toutes les grandes révolutions de ce siècle, à l’exception de la Révolution d’Octobre, ont porté au pouvoir des partis bourgeois ou petits-bourgeois. Ces révolutions étaient le fruit d’une action objective du mouvement ouvrier et populaire, qui ignorait alors qu’il pouvait et devait s’emparer du pouvoir. La conscience des masses révolutionnaires était bien plus rétrograde que la révolution qu’elles avaient menée, comme en témoigne le fait qu’elles ont remis le pouvoir à la classe ennemie.[1]
Autrement dit, Moreno n’a jamais poursuivi une politique de « révolution démocratique » ; il s’agit là d’une falsification délibérée du PTS. Cette falsification, comme nous le verrons prochainement, sert à justifier une politique de capitulation face aux processus révolutionnaires.
Moreno a toujours défendu la théorie de la révolution permanente. Il soutient que la révolution démocratique, combinée à la révolution socialiste, diffère de la révolution démocratique anti-féodale dont parlait Trotsky ; il s’agit de la révolution démocratique destinée à affronter les régimes totalitaires capitalistes, et non féodaux.
Les conséquences politiques
La principale conséquence politique est que nous intervenons de toutes nos forces dans les mouvements révolutionnaires de masse qui s’opposent aux régimes contre-révolutionnaires, quel que soit leur dirigeant. Ainsi, nous sommes intervenus auprès de la Brigade Simón Bolívar au Nicaragua, et nous considérons le renversement de Somoza par les Sandinistes comme un triomphe démocratique – c’est-à-dire un triomphe de la révolution démocratique – au même titre que la chute des dictatures argentine et bolivienne en 1982.
Nous avons agi de la même manière face au processus révolutionnaire syrien de 2011, en intervenant autant que nos forces le permettaient et en subissant les conséquences de la répression meurtrière d’Assad. Aujourd’hui, nous célébrons la chute de cette dictature meurtrière comme une victoire démocratique majeure, quelles que soient les divergences que nous puissions avoir avec ses dirigeants.
Nous participons activement à toutes ces révolutions, à l’instar des ouvriers bolcheviques lors de la Révolution de février 1917, qui avait abouti à un gouvernement dirigé par un prince.
Pour Moreno et pour nous, ces « révolutions démocratiques » font partie de la révolution permanente, c’est-à-dire de la révolution socialiste mondiale. Cela tient à l’ennemi de classe auquel elles sont confrontées, même si, en raison de la crise de direction révolutionnaire, les directions bourgeoises ou réformistes les figent dans la phase démocratique, empêchant leur progression vers le triomphe de la révolution ouvrière. Mais, simultanément, la chute de ces régimes contre-révolutionnaires, ces victoires démocratiques, ouvrent la possibilité de progresser dans le dépassement de cette crise de direction révolutionnaire, à condition que les révolutionnaires agissent avec force dans ces processus.
Quelle est la politique du PTS ? Ils ne reconnaissent pas ces révolutions et disent : « Merci, je ne fume pas. » La politique du « ni l’un ni l’autre ». Ils ont maintenu cette position en 2011, pendant la guerre civile contre Assad, ce qui, en réalité, signifiait la perpétuation de la dictature meurtrière, puisqu’ils n’ont pas fourni de soutien militaire aux combattants. Parallèlement, leur position actuelle est une capitulation face à la direction bourgeoise, par leur refus de la contester. Ils capitulent également face à ceux qui prétendent que la situation était meilleure sous le régime « anti-impérialiste » d’Assad, dont le principal exemple est le stalinisme sous toutes ses formes.
Nous n’avons aucun doute : la révolution syrienne confirme la pertinence de la pensée de Moreno. C’est ce cadre qui nous permet d’intervenir aux côtés des masses qui affrontent ces régimes contre-révolutionnaires, sans apporter aucun soutien politique à leurs dirigeants, en appelant à l’organisation indépendante des travailleurs et en proposant un programme de révolution socialiste nationale et internationale.
[1] Nahuel Moreno, Argentine : Une révolution démocratique triomphante (Rapport présenté au CEI du LIT-CI en mars 1983 – Publié en annexe à École des cadres (Argentine 1984)
